Obama 2009, Opinions & Débats | 16.01.2009 - 13 h 38 | 2 COMMENTAIRES
Opinions et débats/ Investiture d’Obama: « L’homophobie inaugurale », par Éric Fassin, sociologue
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Sociologue à l’École normale supérieure (ENS), Éric Fassin est spécialiste de la politisation des questions de genre et de sexualité, en particulier en France et aux États-Unis. Il est notamment l’auteur d’Au-delà du pacs: l’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité (avec Daniel Borrillo et Marcela Iacub, PUF, 1999), de Liberté, égalité, sexualités. Actualité politique des […]

Sociologue à l’École normale supérieure (ENS), Éric Fassin est spécialiste de la politisation des questions de genre et de sexualité, en particulier en France et aux États-Unis. Il est notamment l’auteur d’Au-delà du pacs: l’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité (avec Daniel Borrillo et Marcela Iacub, PUF, 1999), de Liberté, égalité, sexualités. Actualité politique des questions sexuelles (avec Clarisse Fabre, 10/18, 2004), de L’Inversion de la question homosexuelle (Amsterdam, 2005) et de Mariage, partenariat et concubinage dans le droit de neuf pays (avec Kees Waaldijk, PUF, 2008). Il tient un blog sur Mediapart.

Pour Yagg, il se penche sur les relations entre Barack Obama, la communauté LGBT et la religion.

L’HOMOPHOBIE INAUGURALE, PAR ÉRIC FASSIN
Le 20 janvier, lors de l’inauguration présidentielle de Barack Obama, c’est le Révérend Rick Warren (photo ci-dessus) qui va officier. Ce pasteur blanc, à la tête d’une « megachurch » dans le comté d’Orange, en Californie, n’est certes pas le plus réactionnaire des prédicateurs évangéliques, loin s’en faut. Ce n’est pas Jerry Falwell, ni Pat Robertson, ni James Dobson. Toutefois, il s’est récemment illustré par son soutien à la Proposition 8 dont le succès, le 4 novembre, a mis fin au mariage pour les couples de même sexe en Californie. Sans doute se veut-il modéré: pour lui, l’ouverture du mariage aux homosexuels menace moins la famille que le divorce. Cependant, ses comparaisons ne sont guère rassurantes: dans un entretien, Rick Warren explique ainsi que toucher à la définition millénaire du mariage comme l’union d’un homme et d’une femme serait équivalent à la reconnaissance d’unions incestueuses, polygames ou pédophiles. Voilà l’homme que Barack Obama considère comme son ami, et qu’il choisit d’afficher en quelque sorte comme le successeur officieux du Révérend Billy Graham.

Sans doute, devant les protestations, V. Gene Robinson, premier évêque ouvertement gay de l’Église épiscopalienne, a-t-il reçu une invitation tardive à jouer un rôle secondaire dans les cérémonies. Mais ce symbole politique ne suffit pas à dissiper le malaise. Lors de son premier discours, au soir de sa victoire électorale, Barack Obama avait inclus tous les Américains— « jeunes et vieux, riches et pauvres, démocrates et républicains, Noirs, Blancs, Hispaniques, Asiatiques, Indiens d’Amérique, gays et hétérosexuels, handicapés ou non ». Or le message d’inclusion semble aujourd’hui changer de sens. Le président élu a justifié son choix en ces termes: pendant les festivités, « il y aura une gamme très ouverte de points de vue »; « et il faut qu’il en soit ainsi, car c’est ça, l’Amérique. Cela fait partie de la magie de ce pays— le fait que nous sommes divers, bruyants, campés sur nos positions ». Autrement dit, au nom de la démocratie américaine, il faut inclure les homosexuels et les homophobes. On imagine mal qu’on en dise autant des Noirs et des racistes, ou des Juifs et des antisémites.

Le malaise est d’autant plus grand que l’élection du 4 novembre a révélé, mais aussi suscité des tensions entre les mouvements noir et homosexuel— précisément autour de la Proposition 8. On se rappelle en effet que, du moins selon un sondage CNN, les Noirs auraient voté en Californie à 70% pour « éliminer le droit au mariage pour les couples de même sexe »— beaucoup plus que les Blancs, les Asiatiques et même les Hispaniques, tous à peu près également partagés; et s’il est établi que le vote noir n’a pas pu faire la différence, et quand bien même les chiffres ne seraient pas si élevés, il n’en demeure pas moins que la question d’une « homophobie noire » a été posée, et parfois en des termes racistes, par des homosexuels qui se sentaient d’autant plus blessés qu’au niveau national, ils avaient quant à eux accordé leur vote au candidat noir, selon le même sondage, également à 70%. Or s’il est vrai que Barack Obama s’était opposé à la Proposition 8, son refus du mariage homosexuel a été abondamment utilisé par la campagne en faveur du oui.

Le rôle dévolu à Rick Warren le 20 janvier tombe d’autant plus mal que le 19 janvier, il aura déjà été l’invité d’honneur d’autres festivités— en l’honneur de Martin Luther King, Jr., dans son église baptiste Ebenezer, à Atlanta. Bref, voici le pasteur évangélique mis en vedette non seulement par le président, mais au-delà, par la communauté noire. Dans ce contexte, il est intéressant de comparer cette figure religieuse contestée à une autre, noire cette fois— le mentor spirituel de Barack Obama. On se rappelle en effet que le pasteur Jeremiah Wright Jr., auquel celui-ci empruntait même le titre de son livre sur L’Audace d’espérer, a fait l’objet début 2008 d’une campagne médiatique féroce, animée par la chaîne conservatrice Fox News. Des citations extraites de sermons enflammés, animés d’une rhétorique étrangère aux oreilles d’un public blanc, le faisaient en effet apparaître « anti-américain ». L’héritage de la théologie de la libération noire sonnait même (bien à tort) comme un racisme anti-blanc. Le candidat à la présidence des États-Unis a donc fini par le renier— prononçant à Philadelphie, le 18 mars, un grand discours sur la race qui marquait sa maturité politique.

Du coup, on a généralement oublié de s’intéresser aux positions du Révérend Wright en matière d’homosexualité. Si elles sont bien révélatrices de son progressisme, elles n’en éclairent pas moins le vote noir pour la Proposition 8. En effet, d’un côté, le pasteur s’est montré particulièrement ouvert aux droits des homosexuels; mais d’un autre côté, il s’est déclaré hostile au « mariage gay ». Il n’y a rien là d’étonnant, sinon que son opposition est fondée sur des raisons moins religieuses que politiques. Dans The Trumpet, le magazine de son Église, il expliquait que cette question distrait indûment l’attention des vrais enjeux, comme la pauvreté: « 44 millions d’Américains sans protection sociale, est-ce que c’est moins important que le « mariage gay »? » Pourquoi les chrétiens noirs n’en sont-ils pas indignés? » N’est-ce pas là une clé, paradoxalement progressiste, de l’opposition religieuse au mariage gay parmi les Noirs— et ne gagne-t-elle pas à être examinée en regard de la position conservatrice, beaucoup plus homophobe, d’un Rick Warren?

Le syndrome Bill Clinton
Bien sûr, nul ne suggère qu’en choisissant celui-ci, après avoir désavoué celui-là, Barack Obama trahisse quelque homophobie profonde. Ce que certains redoutent davantage, à l’instar du chroniqueur Frank Rich, c’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome Bill Clinton. Il ne s’agit pas de reprocher à celui-ci l’échec de la tentative, au début de son premier mandat, pour en finir avec l’exclusion des homosexuels dans l’armée. C’est plutôt que ce président prometteur s’était révélé à l’usage, sur les questions homosexuelles comme sur tant d’autres, d’un opportunisme sans faille— jusqu’à signer en 1996 le Defense of Marriage Act, loi fédérale autorisant les États à ne pas reconnaître le mariage gay s’il venait à être légalisé dans d’autres États. Sans doute Barack Obama se veut-il habile, en donnant des signes d’ouverture sinon vers la droite religieuse, du moins en direction de l’aile modérée du mouvement évangélique. Mais c’est bien son intégrité personnelle qui est en jeu: à quel prix est-il prêt à payer sa manœuvre?

Il est toutefois possible de considérer Barack Obama avec plus d’optimisme— et c’est pourquoi d’ailleurs le mouvement homosexuel américain lui reste favorable, nonobstant Rick Warren. On fera l’hypothèse qu’il ne le doit pas tant à la liste des personnalités ouvertement homosexuelles qu’il nomme dans son administration qu’à sa manière d’aborder, précisément, la question religieuse des « valeurs », jusqu’alors identifiées, aux États-Unis, à l’homophobie de la droite religieuse. Un passage de son livre, L’Audace d’espérer, fait en effet entendre un son nouveau. Sans doute invoque-t-il la religion pour justifier son opposition à l’ouverture du mariage; mais ébranlé par la réaction d’une lesbienne, heurtée par ce désaveu, il comprend que « les chrétiens qui s’opposent à l’homosexualité ont beau dire autant qu’ils veulent qu’ils détestent le péché, mais qu’ils aiment le pécheur, un tel jugement inflige de la souffrance à des gens bien ». Et d’ajouter: « cela m’a rappelé que c’est mon obligation, non seulement en tant qu’élu d’une société pluraliste, mais aussi en tant que chrétien, de rester ouvert à la possibilité que mon refus de soutenir le mariage gay soit erroné, tout comme je ne peux pas revendiquer l’infaillibilité dans mon soutien pour le dro
it à l’avortement ».

Ce langage est remarquable: d’un côté, Barack Obama revendique de parler au nom de la religion, mais d’un autre côté, c’est justement en tant que chrétien qu’il refuse de donner un statut infaillible à la croyance religieuse. De fait, le parallèle entre « mariage gay » et « avortement », dont joue constamment la droite religieuse, est ici déjoué par la fausse symétrie— puisqu’il refuse le premier, et qu’il autorise le second. Il est donc ironique de rejeter l’infaillibilité, chère au dogme catholique, à propos de son engagement pour le droit de choisir. En fait, c’est la vision fondamentaliste, avec ses vérités irrévocables, que récuse Barack Obama. Il ne laisse pas seulement ouverte la possibilité de changer d’avis, comme il l’a déjà fait sur ce sujet depuis 1996, anticipant ainsi sur son éventuel opportunisme; il ébranle en même temps l’idée que les vérités religieuses elles-mêmes soient fondées de manière absolue. C’est peut-être là le plus grand service qu’il puisse rendre à la cause homosexuelle, mais aussi, du même coup, féministe— et le plus grand dommage qu’il puisse faire à la droite religieuse. Et c’est aussi pourquoi on peut avoir, malgré l’apothéose de Rick Warren, et la victoire de la Proposition 8, la témérité d’espérer.

Éric Fassin, sociologue, École normale supérieure

Photo Scott Tokar/PiCS Saddleback Church

Lire aussi États-Unis: L’équipe de transition de Barack Obama reçoit les leaders LGBT

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LES réactions (2)
  • Par Salammbo Gothly (sur Facebook) 11 mar 2009 - 22 H 12

    Le nouveau média gay et lesbien ??? Mais où sont les lesbiennes, où sont les femmes sur votre site ? On y voit que des mecs. Vous reproduisez à l’identique le schéma de notre société. Et, je vous en prie, la communauté et culture lesbienne ne se résume pas à The L word ! Je repars déçue.

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  • Par Judith Silberfeld 11 mar 2009 - 22 H 27

    Les lesbiennes sur Yagg, c’est The L Word (c’est un peu le sujet d’actu télé incontournable ces jours-ci, il serait étrange que Yagg passe à côté, comme Harvey Milk), mais c’est aussi Christine Le Doaré sur la mixité, c’est aussi notre première table ronde (il y en aura d’autres), c’est La p’tite Blan, la victoire d’Amélie Mauresmo à Paris, Rachel Maddow…
    Je pourrais faire une liste exhaustive, mais cela n’aurait pas de sens. Nous visons la mixité, et parions que la plupart des sujets nous intéressent tous. Lisez-nous plusieurs jours d’affilée avant de vous faire une idée.
    Et critiquez, commentez, suggérez. Nous ne savons pas tout, nous ne connaissons pas tout. Nous comptons sur vous pour nous aider à inclure toutes celles et tous ceux qui en ont envie.

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