Culture | Livres | Rencontres | Yagg TV | 23.12.2008 - 13 h 07 | 2 COMMENTAIRES
Livres: Avant Edvige, quand la police parisienne fichait les homos dans le « Registre des pédérastes »
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Le fichier des homosexuels a existé jusqu’en 1982.

C'est un chapitre passionnant dans un livre qui ne l'est pas moins. Tantes et Jésus du livre Dans les secrets de la police présente un document exceptionnel, le Registre des pédérastes, conservé dans les archives de la préfecture de police de Paris. Tout le monde homosexuel des années 1840-1850 défile sous nos yeux. Dans l'interview (voir vidéo ci-dessus) qu'il a accordée à Yagg, le directeur de  l'ouvrage, l'écrivain Bruno Fuligni, détaille les pépites de ce registre. Le fichier des homosexuels, sous une forme différente, a existé jusqu'en 1982, et Bruno Fuligni revient plus largement sur plus d'un siècle de surveillance policière des gays et des lesbiennes, anonymes ou célèbres.

Yagg a également demandé à l'auteur du chapitre de présenter sa découverte. Michael Sibalis est un historien canadien, grand spécialiste de l'homosexualité en France au XVIIIe et XIXe siècle. Il a notamment publié (en anglais), avec Jeffrey Merrick, Homosexuality in French History and Culture. Il nous raconte sa découverte de ce Registre des pédérastes, créé sous le second Empire.

Comment êtes-vous venu à travailler sur ce registre des "pédés"? J'ai découvert ce registre il y a treize ans environ, au cours de mes recherches sur l’histoire de l’homosexualité masculine à Paris. En tant qu’historien du mouvement ouvrier français, j’avais souvent eu l’occasion de consulter les documents policiers qui se trouvent aux Archives nationales et aux archives de la Préfecture de police. Quand j’ai entamé un nouveau projet— pour des raisons personnelles j’avais décidé d’écrire un livre sur l’homosexualité masculine à Paris depuis 1700, un projet qui est toujours en cours, mais sur lequel j’ai déjà publié une douzaine d’articles—, je me suis naturellement tourné vers les archives policières. Je connaissais bien ces sources et je savais que j’allais y trouver des rapports susceptibles de m’intéresser. Ce registre, ainsi que deux ou trois autres pour les années 1870, étaient inventoriés— il y avait pourtant d’autres documents non-inventoriés— alors ça ne nécessitait pas beaucoup d’efforts pour le retrouver.

Quelle première impression avez-vous eue en le lisant ? Je n’étais pas du tout surpris par ce que j’y lisais, car j’avais déjà consulté beaucoup de documents datant des XVIIIe et XIXe siècles et j'ai souvent eu la même réaction. J’avais l’impression que nos ancêtres les homosexuels, bien qu’on les appelait "sodomites" ou "pédérastes" à l’époque, nous ressemblaient beaucoup. Je ressentais aussi un certain dégoût de les voir ainsi fichés par les autorités, bien qu'en tant qu’historien, je suis en fin de compte heureux d’avoir accès à de telles sources!

Quelles étaient les motivations principales de la police à tenir un tel registre? Il faut comprendre que ni les actes homosexuels, à part les outrages publics à la pudeur, qu’ils soient homosexuels ou hétérosexuels, ni l’homosexualité elle-même n’étaient pénalisés en France depuis 1791. Ainsi, il n’y avait pas vraiment de raison pour que la police fiche les homos— car ce registre est en fait l’ancêtre du fichier homo maintenu par la préfecture de police jusqu’en 1982. Mais il y avait chez les policiers un désir, disons-le franchement une manie, de tout savoir sur les gens et sur ce qui se passait à Paris. Savoir que tel homme d’affaire ou tel aristocrate, tel savant ou tel homme politique draguait dans les parcs ou fréquentait les jeunes prostitués (les "Jésus"), ça pourrait toujours servir. De plus, les policiers considéraient que le milieu pédérastique, comme on disait à l’époque, était un milieu dangereux où se produisaient beaucoup de crimes— des vols, des chantages, des assassinats—, alors ils voulaient être renseignés! En 1958— 100 ans après ce registre—, ça n’avait pas changé: un policier français décrivait le milieu homosexuel comme "un milieu favorable à la délinquance" et "un bouillon de culture, où éclosent les virus criminels".

En quoi ce registre nous informe-t-il des homosexuels de l’époque? D’abord ce registre— ainsi que beaucoup d’autres documents policiers— nous dit que les homosexuels existaient, et qu’ils n’étaient pas très différents des homosexuels contemporains, c’est à dire de nous!  C’est important de le savoir! Depuis Michel Foucault, il y a une tendance à dire que les mots "homosexualité" et "homosexuel" n’existant que depuis 1869, le sodomite ou le pédéraste d’avant était d’une espèce très différente. En général, les historiens qui connaissent bien ces documents ne sont pas vraiment d’accord avec cette affirmation. Bien sûr, il y des différences… mais quand on lit ce registre, on voit tout de suite que les "pédérastes" qui y sont inscrits ressemblent beaucoup aux homosexuels d’aujourd’hui, qu’ils ont souvent le même comportement, ou plutôt les mêmes comportements (au pluriel): il y avait des folles, des machos, des "honteuses", des bons pères de famille qui faisaient de temps en temps une petite virée dans le milieu homo etc. On draguait dans les rues et dans les parcs, exactement comme aujourd’hui, on allait parfois dans les soirées dansantes (il y avait de temps en autre des "bals de tantes")....  Le registre ne mentionne pas des bars "pédés", mais on sait, grâce au travail de Régis Revenin et son livre Homosexualité et prostitution maculines à Paris, 1870-1918, publié chez L’Harmattan, qui a compulsé d’autres dossiers de police, que des bars "spécialisés" existaient à Paris dans les années 1870— et on peut très bien imaginer qu’ils existaient déjà à l’époque de ce registre, les années 1840-1850. J’en ai moi-même trouvé quelques-uns qui existaient au XVIIIe siècle et au début du XIXe.

Avez-vous connaissance de registres similaires dans d’autres pays? Non. Il y en a sans doute, mais je n’en connais pas. Il ne faut pas oublier que la France a toujours été une société plus "policée" que la plupart des autres pays, surtout les pays anglo-saxons. Et c’est un dicton policier français, il me semble, qui dit: "Il n’y a pas de bonne police sans de bonnes archives".

Propos recueillis par Christophe Martet

Dans les secrets de la police, ouvrage collectif, L'Iconoclaste, 336 p., 69€.

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LES réactions (2)
  • Par X-file 23 Déc 2008 - 14 H 01

    les fichiers « Edvige » et autres trouvent leurs racines dans la droite policière française, c’est clair…
    ce livre a l’air passionnant.
    merci d’avoir rappelé que le fichier homo de la Préfecture de police a été détruit en 1981-82 par la gauche.

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  • Par Gérard Koskovich 23 Déc 2008 - 19 H 31

    Un grand merci à Michael Sibalis pour ses recherches et ses analyses. On attend avec impatience son livre sur l’histoire de l’homosexualité masculine à Paris.
    Quant au commentaire de l’internaute qui a remercié la gauche pour sa déstruction du fichier homo de la Préfecture de police en 1982, je dois dire que moi, j’ai une perspective différente : au lieu de le détruire, on aurait dû le mettre sous scellés aux Archives nationales pendant 50 ou 75 ans.
    J’ai moi-même fait des recherches aux archives de la police sur la vie homosexuelle aux années 1930 à Paris, et j’étais très deçu de découvrir que les fiches PD (oui, les flics ont utilisé ce sigle) de la brigade mondaine n’existent plus. Quelle perte pour l’histoire !

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