"Pas de diminution des découvertes de séropositivité chez les homosexuels". Le titre du chapitre de l'enquête du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) consacré au VIH a le mérite de la clarté. Dans sa simplicité, elle met brutalement en lumière l'échec des politiques publiques mais aussi celui d'une communauté à faire face à l'épidémie et à en maîtriser l'impact. 

Si le VIH semble stagner voire diminuer parmi les hétérosexuels, ce
n'est pas le cas chez les gays. Ils représentent 38% des découvertes de
séropositivité en 2007 et la situation se détériore. En terme
épidémiologique, cela donne ceci: "Cette tendance à la hausse, observée
uniquement chez les homosexuels, peut faire suspecter une incidence du
VIH en augmentation, si on suppose que le niveau de dépistage est resté
constant dans cette population. L’augmentation du nombre de découvertes
au stade de primo-infection chez les homosexuels, traduit un recours au
dépistage encore plus précoce qu’auparavant et peut refléter également
une augmentation des nouvelles contaminations."

Yagg a demandé à Caroline Semaille, épidémiologiste à l'Institut de veille sanitaire (Invs), qui conduit cette enquête sur la surveillance de l'infection à VIH-sida en France, de détailler et de commenter ces chiffres.

Ce qui frappe dans l'étude du BEH, c'est le nombre très élevé de découvertes de séropositivité chaque année en France. C'est un chiffre qui vous surprend?
La méthode que nous utilisons a changé. Elle est plus précise et on voit en effet que la France a un nombre élevé de nouveaux diagnostics, 6500 en 2007. Est-ce dû à un accès au dépistage important ou à une incidence forte, nous espérons répondre à cette question en 2009 en mesurant pour la première fois l'incidence du VIH, c'est-à-dire le nombre de nouveaux cas de séropositivité dans la population. Les Américains l'ont fait cette année, et leurs chiffres ont montré une incidence plus élevée que prévue.

Comment se situe la France par rapport aux autres pays européens?
C'est difficile de comparer avec d'autres pays, hormis avec le Royaume-Uni, qui est dans une situation assez similaire. Cette année, les autorités anglaises ont déclaré 7700 découvertes de séropositivité. On y constate comme en France une diminution chez les hétérosexuels d'Afrique sub-saharienne, et une augmentation chez les gays.

Cette situation chez les gays, c'est inquiétant pour vous?
Oui. On a estimé à 2500 le nombre d'homosexuels qui ont découvert leur séropositivité en 2007.

J'ai fait le calcul après avoir lu votre enquête: cela signifie que chaque jour, sept homosexuels découvrent leur séropositivité.
Oui, c'est énorme. Pour vous donner un autre chiffre, il y a eu, en 2007, 748 découvertes de séropositivité pour 100 000 hommes gays contre 5 pour 100 000 hommes hétérosexuels, soit 150 fois plus. Et l'âge de ceux qui se découvrent séropositifs n'augmente pas, ce qui signifie que l'épidémie reste très active chez les gays.

Chez les gays séropositifs, on constate aussi un nombre élevé d'Infections sexuellement transmissibles (IST)…
Ce que notre enquête sur les IST montre, c'est que la très grande majorité des homosexuels qui viennent dans les centres spécialisés pour le dépistage d'une IST connaissent déjà leur séropositivité. Ils se savent séropositifs mais ont des pratiques à risque. C'est cohérent avec d'autres enquêtes auprès des gays séropositifs qui déclarent moins se protéger.

Il n'y a pas eu d'enquête Presse gay sur les comportements et les attitudes des gays vis-à-vis du VIH depuis 2004. Qu'est-ce qui est prévu en 2009?
Nous allons lancer l'année prochaine une très grande enquête, Prévagay, sur la prévalence du VIH parmi les gays. Pour l'instant, on sait que les homosexuels sont très touchés, mais nous nous basons sur une prévalence déclarée, dans les enquêtes Presse gay et Baromètre gay notamment. Il nous faut une enquête non plus seulement déclarative mais biologique, pour évaluer le nombre de séropositifs à un moment donné dans la population gay, que le diagnostic ait été porté anciennement ou récemment. Ce n'est pas simple à monter. Il s'agit d'effectuer un prélèvement sur le bout du doigt, mais il ne s'agit pas d'un test de dépistage, puisque ce que nous voulons c'est que les séropositifs aussi effectuent cette démarche. Nous montons cette enquête avec le Sneg et l'ANRS dans des établissements gays parisiens (bars, saunas).

Vous allez découvrir des séropositivités sans que ceux qui seront dépistés le sachent?
Encore une fois, il ne s'agit pas de dépistage. Cette enquête s'accompagnera d'informations et d'aide pour ceux qui veulent se faire dépister. Nous leur remettrons par exemple des cartes coupe-file pour accéder facilement à des centres de dépistage.

Mais pour tous ceux qui ne vont pas dans les établissements?
Je sais que ce n'est pas facile, mais le problème, c'est qu'il est très compliqué en pratique de faire autrement. On commence par celle-là, ce sera un premier indicateur, qui nous permettra de comparer ces chiffres avec les enquêtes de déclaration.

Prévagay est prévue pour démarrer quand?
Mars ou avril. Et une nouvelle enquête Presse gay est prévue pour fin 2009, début 2010.

Propos recueillis par Christophe Martet