Face au sida, le documentaire de Judith du Pasquier, diffusé ce soir à 23h05 sur France 2, dresse un état des lieux de l'épidémie du sida en France à partir de témoignages de patients et de soignants recueillis au CHU de Bordeaux. Un film bouleversant et essentiel, à voir absolument.

CHU de Bordeaux. Une infirmière fait une prise de sang à un jeune homme. Celui-ci confie qu'il est séropositif depuis sept mois, que tous ses proches sont au courant mais que, pour l'instant, il n'a pas encore vraiment réalisé ce qui lui arrivait parce qu'il n'est pas sous traitements. Séquence suivante. Un homme témoigne face caméra. Il raconte l'annonce de sa séropositivité en 1989. Tentative de suicide. Réaction de ses parents: "T'es pédé et en plus tu nous amènes la peste, dégage!".

LES RAPPORTS MÉDECINS-MALADES
En quelques minutes, le documentaire Face au sida, de Judith du Pasquier, pose d'emblée son projet: dresser un état des lieux de l'épidémie en France en remontant le fil de son histoire. Et c'est tout à son honneur, en ces temps d'amnésie collective. Parler d'hier, pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd'hui.
La réalisatrice a donc posé sa caméra au CHU de Bordeaux, et a recueilli les témoignages d'une communauté — patients et soignants — qui fait face à la maladie depuis plus de 20 ans. Son regard est pudique et sans pathos, on sent une vraie qualité d'écoute, un travail minutieux de mise en confiance. Le résultat est une parole rare, d'une très grande force. Notamment de la part des médecins, qu'on n'a pas l'habitude d'entendre se confier aussi librement. Ainsi le Pr Ragnaud qui explique comment le sida a bouleversé les rapports médecins-malades et le regard porté sur certaines populations (les homosexuels, les toxicomanes) par l'institution médicale: "Il a fallu mieux les écouter, mieux les comprendre. Ma morale n'était pas la leur mais elle valait autant que la mienne. Ça donne à réfléchir". Quant au Pr Pellegrin — maladroit quand il évoque le "problème" de l'homosexualité et de la toxicomanie —, il confie qu'au début de l'épidémie, les médecins "n'étaient pas préparés. Nous avions le même âge que nos patients. Les associations ont joué un rôle d'aiguillon pour nous remettre en cause. On n'est pas des demi-dieux."

"C'EST DOMMAGE QU'IL SOIT HOMOSEXUEL…"
Les années noires de l'épidémie, un infirmier à la retraite en parle très bien. Un monsieur aux cheveux grisonnants, très digne, dont on sent que les images de ce qu'il a vécu sont à jamais gravées dans sa mémoire. Il raconte les années d'ignorance et de peur, quand on brûlait les sommiers des malades décédés, désinfectait des bâtiments entiers de l'hôpital. Il se souvient de cet été 1989 où 14 patients sont morts en deux mois. Ou encore de ce père de famille, face à son fils en train de mourir, déclarant: "C'est dommage qu'il soit homosexuel…"

Le documentaire évoque aussi longuement l'arrivée des nouveaux traitements en 1996 qui a considérablement changé la donne en augmentant l'espérance de vie des personnes atteintes. Même si un médecin avoue qu'on n'a pas "préparé les patients aux effets indésirables" de ces mêmes traitements. Une femme séropositive depuis de nombreuses années, aujourd'hui aveugle, raconte comment parfois elle doit lutter contre l'avis de son médecin, obsédé par la vie, alors qu'elle pense d'abord à "comment la vivre". S'ensuit une discussion passionnante patient-soignant que la réalisatrice saisit dans sa quasi-totalité. Là aussi, un moment rare, dans un film qui n'en manque pas.

Yannick Barbe

Face au sida, de Judith du Pasquier, à 23h05, sur France 2.