Kanye West était en concert hier soir à Bercy après avoir présenté à quelques journalistes happy few 808's & Heartbreak (Barclay), son nouvel album (dans les bacs le 24 novembre). Patrick Thévenin, rédacteur en chef du magazine Trax, y était. Il raconte pour Yagg. Et se pose la question: qu'essaie de nous dire Kanye West?

Kanye West
Kanye West, l'un des producteurs américains (remember American Boy d’Estelle cet été) les plus influents du moment, aux côtés de Will.I.Am, Timbaland ou Pharrell Williams, officiait hier dans un Bercy bondé, où les places s’échangeaient à prix d’or, face à un public conquis d’avance qui patientait avant un nouvel album, 808's and Heartbreak, pas encore sur le marché, mais dont de nombreux extraits — sinon l’intégralité du disque — circulent actuellement sur le web. Entrée magistrale de Kanye au POPB donc, avec une bonne demi-heure de retard, sur un Stronger qui emprunte sans vergogne au Harder, Better, Faster, Stronger des Daft Punk. Une entrée en matière robotique idéale pour poser d’emblée le show: Kanye est abandonné par son vaisseau spatial en rade sur une planète inconnue, alors que l’ordinateur de bord ne cesse de lui répéter qu’il est la plus grande star de l’univers et que le monde
ne survivra pas sans lui…

Bonne excuse pour lancer un spectacle minimal: aucun danseur répertorié, adieu les dance routine à vous donner des courbatures devant la glace, exit les featuring prestigieux… Plutôt un show bourré d’effets spéciaux rétro-futuristes comme dans un update de Cosmos 1999: voie lactée sur écran 16/9e, météorites déviées de leur trajectoire initiale, feux d’artifices en veux-tu en voilà, monstres chimériques un poil ridicules et monde hostile face à un génie méconnu… et quelque peu égocentrique (mais on commence à avoir l’habitude avec Kanye West). Bref, une bonne pelote de laine très emmêlée idéale pour un psy, avec au final une victoire de l’homme sur l’immensité de l’espace. Un homme qui très spontanément se plaint à l’ordinateur de bord en affirmant qu’il a besoin d’un "pussy" pour résoudre ses problèmes, pendant qu’une créature mamelonnée en diable offre ses courbes érectiles et pixélisées à un Kanye en plein dilemne entre son corps (sa bite) et son cerveau (son ordi portable)… Bien joué mec!

UN NOUVEL ALBUM MÉLANCOLIQUE
Heureusement pour nous, quelques heures plus tôt, accompagné d’une quinzaine d’happy few triés sur le volet, Kanye West offrait au Palais des Congrès de la Porte Maillot une écoute exclusive de son prochain album — protégé comme un cargo qui navigue au nord de la Somalie — avec commentaires avertis du principal intéressé.
C’est donc un tout autre Kanye, moins mégalo et macho, plus humain donc, (même si sapé comme dans une série mode de Vogue – veste trop cintrée gris chiné, chemise imprimé madras et sac à main Vuitton camouflage) qui nous expliquait patiemment le concept de son nouveau bébé. Le titre? Une référence évidente à la TR-808, instrument culte du mouvement techno, et qui marque la transition effectuée par l'artiste, du hip-hop traditionnel vers le r’n‘b futuriste. Rien de finalement bien étonnant pour celui qui s’affiche depuis un moment avec la crème des hipsters blancs et français de l’écurie Ed Banger (Justice, Pedro Winter, Mr Oizo…), sans chercher à faire, comme beaucoup que nous ne citerons pas, son bad boy rebelle venu des banlieues sinistrées!

808’s & Heartbreak est un disque audacieux, mélancolique et introverti où Kanye multiplie les clins d’œil à toute la clique électronique et à la dance music. Douze titres bons à danser dans son salon comme sur un dancefloor, qui usent et abusent de l’Auto-Tune — ce logiciel miraculeux qui transforme la voix humaine en diction de robot vintage — avec une élégance rare, citant sans ciller Memories Fade de Tears For Fears… Un album d’un culot rare dans le monde formaté du hip-hop ricain, où les beats chirurgicaux côtoient les pianos, où les violons semblent sortis d’un best-of de la disco, et où Kanye parade, voix ultra-défoncée et efféminée, alignant les tubes avec une facilité désarmante.

L'IMPORTANCE DE LA CULTURE GAY
Cette écoute fut surtout l’occasion de découvrir un Kanye West désarçonné et maladroit qui, à plusieurs reprises, nous balança tout un laïus sur le conservatisme du hip-hop et l'aversion de ce dernier pour les pédés, la mode, l’expérimentation, la dance music, l’importance de la culture gay, bla, bla, bla… sans qu’on lui ait posé la moindre question là-dessus. Ce que nous confirme notre ami Pierre Siankowski, journaliste aux Inrockuptibles, et qui a eu la chance d’interviewer le producteur star en tête-à-tête, couverture de l’hebdo à l’appui: "C’est incroyable, j’ai rien demandé, mais il a absolument tenu à me confirmer qu’il était straight."

Sans commentaires?

Patrick Thévenin