Tous les ans, le magazine gay américain Out dresse la liste des 100 femmes et hommes homosexuels qui ont fait bouger la culture l’année passée. Une liste qui, pour sa 14e édition, dépasse la centaine en fait, et assume sa "subjectivité éhontée". Dévoilée au compte-goutte, un peu tous les jours jusqu’à aujourd’hui, sur le site internet du magazine, avant la sortie le 25 novembre aux États-Unis. Mais la couverture, à peine révélée, a fait déborder le vase, qui ne demandait que ça. En cause, le choix de la chanteuse Katy Perry, seule personnalité hétérosexuelle de la liste. Oui, vous avez bien lu, Katy Perry, à qui l’on doit la chanson qui font se hérisser les poils des lesbiennes, "I Kissed A Girl". La preuve une fois de plus que les lesbiennes n’ont pas d’humour?

Jugez par vous-même: une fille, enhardie par l’alcool, en embrasse une autre, dont elle ne connaît pas le nom. Elle parle de "jeu expérimental" et "espère que [son] petit ami ne [lui] en voudra pas » (les paroles sont ici). Certes, on est loin des appels au meurtre d’homos proférés par certains rappeurs ou chanteurs de dancehall, mais cela ne dédouane pas la demoiselle, qui en renforçant les clichés cause un mal tout aussi important, juste plus insidieux. Facile de s’indigner contre un appel à la haine, beaucoup moins lorsque les paroles sont légères — en apparence —, et accompagnées d’une musique acidulée d’une efficacité indéniable.

Et qu’un magazine aussi important et trendsetting qu’Out soit tombé dans le panneau déçoit et irrite pas seulement dans la rédaction de Yagg. Deux exemples aux États-Unis, sur Gawker et sur AfterEllen.com, tous deux tout aussi respectables et respectés qu’Out.

Sur Gawker, Richard Lawson s’étonne que la "dykesploitation" (de "dyke", gouine, et "exploitation") permette d’accéder au statut d’icône gay, s’inquiète des dégâts qu’une telle chanson peut causer mais aussi de la médiocrité de la pop actuelle quand le seul exemple de chanson qui aborde le sujet de l’homosexualité est d’une telle pauvreté. Et de mettre la vidéo d’une autre chanson, tout aussi sucrée mais moins cliché, qui porte déjà ce titre. Méconnue en France, elle date de 1995 et est chantée par Jill Sobule (qui a aussi à son actif "I Saw A Cop" et "Under The Disco Ball", très friendly également).

Titillé, Aaron Hicklin, le rédacteur en chef d’Out, a répondu aux critiques, en mettant Gawker dans le même panier que les pires homophobes, comme le tristement célèbre révérend Fred Phelps: "Ils pensent tous les deux que des chansons comme celle-ci comptent, au lieu d’être juste des chansons sur lesquelles on peut danser un samedi soir". Réflexion qu’il réfute lui-même quelques lignes plus loin en expliquant que Katy Perry est moins bête qu’elle n’en a l’air et saisit très bien la portée des mots. Enfin, Aaron Hicklin ne trouve rien de mieux que de préciser que Rachel Maddow, la présentatrice de MSNBC, n’était pas disponible pour la séance photo (Katy Perry appréciera), et que la musique, c’est fait pour danser et que parfois, c’est tout ce qu’on lui demande. C’est un peu court, jeune homme. Les fans de 50 cent et de Capleton utilisent les mêmes arguments.

"NOUS MÉRITONS INDÉNIABLEMENT MIEUX QUE KATY PERRY"
Côté filles, c’est Dorothy Snarker qui s’y colle, avec une lettre ouverte. "Ce n’est pas parce que la droite religieuse n’aime pas la chanson non plus que nous devons automatiquement nous l’approprier, écrit-elle. En réalité, elle donne à fond dans les pires clichés sur ce qu’être gay veut dire, à savoir une expérience sur le chemin de retour vers hétéroville." Mais Dorothy Snarker va plus loin, et s’interroge sur le manque de visibilité des lesbiennes, et des femmes en général, dans Out. Elle a fait le compte, quatre femmes, toutes hétéros, ont figuré en couverture en 2008. Si elle comprend qu’un magazine destiné aux gays préfère montrer des hommes, elle s’agace de ce que sur les 100 et quelques personnalités qui ont fait 2008, on ne compte qu’un quart de femmes, lesbiennes ou trans, et Katy Perry. Et que ce soit cette dernière qui ait été choisie pour représenter ce quart en couverture. "Nous ne demandons pas une complète reprise en main gouine de votre magazine, ni rien de ce type, poursuit-elle. Nous comprenons que nous ne serons jamais au cœur de vos préoccupations. Mais nous voudrions à tout le moins être prises en compte sérieusement quand vient le temps de dresser ce qui est censé être une liste exhaustive de ceux qui ont fait bouger et évoluer la communauté LGBT dans l’année. Nous méritons mieux que 22%. Et nous méritons indéniablement mieux que Katy Perry." Et de signer "Sincèrement (quelqu’un qui a réellement embrassé une fille)".

On ne pourra jamais reprocher à un magazine gay de s’adresser en priorité à son public, les hommes homosexuels, — et l’auteure de ces lignes sait de quoi elle parle— mais on peut s’attendre à ce que chemin faisant, il ne cède pas à la lesbophobie latente. Non?

Judith Silberfeld