C'est Philippe Colomb qui inaugure notre rubrique Opinions et débats. Philippe est secrétaire des PopinGays et président de Solidarité Internationale LGBT. Dans son texte, où il s'exprime à titre personnel, il revient sur le roman La Meilleure Part des hommes, de Tristan Garcia (Gallimard), couronné du prestigieux Prix de Flore le 6 novembre dernier. Un événement qui avait suscité beaucoup de commentaires sur Yagg.

"Pour une meilleure part de notre mémoire", par Philippe Colomb

L’orientalisme fut, au XIXe siècle, un genre littéraire à succès:
souvent à travers les yeux d’un voyageur un peu égaré, les auteurs
narraient des aventures plus ou moins scandaleuses et émoustillantes,
balayant à grands traits des paysages lointains et évoquant en peu des
mots des mœurs sulfureuses. Naturellement, pour que ces récits
fonctionnent et rencontrent leur public, l’auteur se devait de jouer
plus ou moins subtilement avec les
attentes de ce dernier, répétant en les renouvelant les stéréotypes,
faisant la part belle à l’étranger observateur, pris dans une histoire
qui le dépasse et dont il ne saisit pas tous les mystères.

Avec La Meilleure Part des hommes, Tristan Garcia semble
retrouver les ressorts de la littérature orientaliste et les appliquer
non plus à des pays lointains mais à un groupe social qu’il n’a pas
connu directement: les gays parisiens des années 90. À travers les yeux
plus ou moins extérieurs d’une femme hétéro, voyageuse fascinée au pays
des pédés, le récit va suivre les relations tumultueuses entre trois
personnages: un
militant sida historique, un écrivain barebacker et un intellectuel de
plus en plus réac. Ces trois personnages renvoient, de façon assez
limpide, à trois figures publiques bien connues et l’auteur va
précisément jouer sur cette connaissance supposée du lecteur pour
multiplier les clins d’œil mais aussi, plus problématiquement, pour
grossir les traits, renforcer les a-priori et, finalement, donner dans
la caricature. Le militant sida se retrouve affublé d’une obsession
communautaire le menant à soutenir la lutte armée des indépendantistes
corses, l’écrivain barebacker devient le roi du Marais adulé par les
jeunes pédés en recherche identitaire et l’intellectuel devient un
suppôt de Sarko.

Tout cela serait plutôt réjouissant si l’auteur assumait totalement
son geste bouffon et ne multipliait pas les signes tendant à faire
croire qu’il nous offre non pas une vaste farce pour public initié,
mais un roman à clefs pour tous. Mêlant ainsi faits réels bien connus
et affabulations totales, on se demande dans quelles limites ce "roman"
n’a pas une dimension "révisionniste", notamment quand il laisse penser
à ses lecteurs que sous son masque il offre la vérité d’une histoire
qui n’aurait jamais été racontée. On comprend mieux alors le succès
critique de ce premier roman, surtout auprès des médias généralistes
tout contents de "découvrir" les épisodes d’une histoire qu’ils ont, en
son temps, largement ignorée. Cette pseudo-complicité entre l’auteur et
le lecteur, que la mise en garde ("Les personnages de ce roman n’ont
jamais existé ailleurs que dans les pages de ce livre") ne fait
qu’ironiquement renforcer, est certainement ce qu’il y a de plus
désagréable dans ce roman à
l’écriture par ailleurs lâche et péniblement "branchée". Elle fait même
monter la colère quand l’auteur s’aventure sur des terrains aussi
sensibles que le conflit israélo-palestinien et les identités
minoritaires en France. Comme si le sida n’était pas un sujet politique
suffisant en soi, Garcia semble éprouver le besoin d’injecter des
problématiques supposément plus connues par les lecteurs, pour faire
tenir son récit.

Au fond, tout le projet de ce roman est dit dès la page 35: "Les
années quatre-vingt furent horribles pour toute forme d’esprit ou de
culture, exception faite des médias télévisuels, du libéralisme
économique et de l’homosexualité occidentale". Écrire cela sous la
prestigieuse couverture de la collection blanche de Gallimard, c’est
ranger l’homosexualité occidentale au côté de l’horreur économique et
de la médiocrité télévisuelle, emblèmes d’une barbarie contemporaine
qui, comme "l’Orient" au XIXe, fait frémir et pourtant fascine le
public "cultivé". À travers ce nouvel exotisme (les homos, ce continent
noir…), Garcia prétend écrire à notre place une page de notre histoire.
Le succès de ce roman pernicieux ne fait donc que souligner l’urgence
qu’il y a pour les acteurs de l’époque de reprendre la parole et de
faire entendre leur voix. Parce que, contrairement à ce que l’on croit
peut-être quand on a vingt ans, nous savons maintenant que nos vies,
nos combats et nos morts ne sont pas un roman.