Le 4 novembre, jour d’élection, a commencé en fanfare et s’est terminé par une fête délirante, joyeusement alcoolisée en l’honneur d’Obama devant La Peña, un centre culturel de Berkeley, en Californie, mais il a fallu 17 heures pour y arriver. Entre 7h et 20h — soit une journée de travail de 17 heures, débutée à 4h45 — quelque 500 résidents d’Oakland ont voté dans une église du nord de la ville, soutenus par une joyeuse bande de bénévoles qu’on aurait crus tout droit sortis d’un casting de figurants.

Parmi les votants, un petit lycéen blond de 16 ans qui dessinait des
caricatures manga, la dame afro-américaine imposante et joviale,
l’activiste latino multilingue aux airs de motard avec sa longue queue
de cheval noire, le responsable du bureau de vote, consultant
politique, amical mais nerveux, le squelettique patriarche d’une
famille afro-américaine locale et votre humble scribe affublé d’un
t-shirt royaliste "Restez calme et continuez" (ça semblait approprié!).

L’installation commença à 6h, sans problème majeur. Le vote débuta avec une queue d’environ 50 personnes, pleines d’enthousiasme et de café, à 7h, une heure à laquelle la plupart des personnes sensées devraient encore être couchées. (Très différent de l’élection du 3 juin [primaires des élections locales, ndlr], quand seules 170 personnes avaient voté pendant toute la journée). Mais après une heure et demi de vote acharné, le flot s’est affiné, jusqu’au goutte à goutte. En fin d’après-midi, les bénévoles du bureau de vote jouaient au pendu et en étaient réduits à traverser la rue en courant pour tenter d’apercevoir, par la fenêtre d’un bar de quartier, les projections de CNN sur la progression d’Obama!

"CELA FAIT 50 ANS QUE JE VOTE ICI!"
L’instant le plus emblématique de la journée arriva quand une femme afro-américaine voûtée, qui avait largement dépassé les 70 ans, vêtue de ses habits du dimanche — tailleur rose, étole bleue, grandes boucles d’oreilles bleues compensées par des petites boucles gris-noir — se fraya prudemment un chemin dans la pièce, déclarant fermement: "Cela fait 50 ans que je vote ici!". Elle finit dos à dos avec un jeune père blanc qui avait hissé son blondinet de 2-3 ans sur ses genoux, pour que l’enfant vive ce moment historique.

Ce fut une longue journée, passée dans la salle paroissiale lambrissée, à regarder le soleil traverser le ciel tandis que les nuages d’automne filent à travers les arbres jaunis, mais malgré l’allure traînante, il y eut quelques petits moments d’émotion, d’espoir et d’histoire tout au long de la journée. Une jeune femme blanche d’une vingtaine d’années remarqua se sentir "étrangement émotive" au moment de voter. Un autre jeune homme à lunettes, qui avait prévu de voter par mail, décida au dernier moment de venir sans l’isoloir, et de voter sur place, en raison de la nature particulière de ce jour. Il n’était pas le seul.

Votre scribe a vu plus que le nombre habituel d’Afro-Américains qu’on aperçoit en général dans ce quartier de College Ave., peuplé de poussettes et de yuppies blancs. Par deux fois au moins, trois générations se sont présentées au bureau de vote: le fils, le père et la grand-mère ou le grand-père. Une femme noire d’un certain âge est même allée jusqu’à vérifier sur les listes électorales que ses proches avaient voté, promettant de les faire venir si ce n’était pas le cas. Même dans ce coin très blanc d’Oakland, une proportion nettement plus importante de jeunes noirs, asiatiques et latinos se sont présentés. Un jeune type afro-américain est revenu plus tard avec un pot de crème glacée pour remercier les bénévoles.

LE RÔLE ESSENTIEL DES BÉNÉVOLES
Une autre différence notable avec les élections précédentes est que le comté d’Alameda semble avoir appris de ses erreurs. Au lieu d’une douzaine de tas de bulletins différents pour des scrutins différents, provisoire, non-provisoire, dans différentes langues, pour différents partis, comme lors des primaires, il y avait un bulletin en trois langues: anglais, espagnol et chinois. La devise était "Un bulletin, Une signature, Un vote", ce qui a bien aidé lorsque la confusion a menacé de s’installer.

Le nombre d’erreurs, problèmes et bugs pourrait se compter sur les doigts d’une main. Une ou deux personnes n’ont jamais eu leur bulletin. Une ou deux autres, qui s’étaient inscrites il y a plusieurs mois, n’étaient pas sur les listes, mais ont pu voter de façon provisoire. Une paille, comparé à février et juin 2007.

Cela a facilité les choses qu’Alameda, comme toute la Californie, ait utilisé du matériel à scanner optique au lieu des machines à voter électroniques, qui ont été discréditées (une machine à voter à écran tactile est restée abandonnée dans un coin de la pièce. Elle n’a pas enregistré un seul vote; personne ne voulait s’en approcher!) Et pourtant, ce qui reste stupéfiant — à la fois pour les Américains et les autres nations qui ont constaté consternés la complexité absurde de notre système électoral — c’est à quel point tout repose sur le bénévolat.

Si un nombre insuffisant de bénévoles se présente, les responsables du bureau peuvent alpaguer des gens dans la rue. C’est exactement comme ça qu’un de nos bénévoles a fait ses débuts! Pour les autres, la formation s’est limitée à un stage de deux heures, un samedi matin glauque, dans un hangar minable près de l’aéroport international d’Oakland. Ce qu’il faut retenir de la formation, c’est qu’on peut voter si l’on réside dans le comté d’Alameda. Si l’on n’est pas résident, on peut voter à titre provisoire.

Mais tout dépend des caprices des élus locaux et de la loi locale.

Pour cette raison, et les soupçons qui ont pesé sur les deux élections précédentes, personne n’a été surpris quand une femme trapue d’une cinquantaine d’années, bien habillée, avec un teckel à poils longs, est entrée, a montré le scanner optique du doigt et a demandé sèchement, au milieu des gloussements, "Ce n’est pas une déchiqueteuse à papier, n’est-ce pas?"

DERRIÈRE LES PRO-OBAMA, LES ANTI-PROPOSITION 8
Les électeurs qui pénétraient dans le bureau de vote de College Ave. ne se préoccupaient pas que de Barack Obama. En tête de liste pour de nombreux habitants d’Oakland, le vote contre la Proposition 8 qui consacre les unions hétérosexuelles dans la constitution de l’État. Une mesure qui laisse pensif sur les dangers qui menacent les mariages hétéros s’ils ont à ce point besoin que l’État vienne à leur secours.

Pour la faire courte sur la Proposition 8, les homophobes et les défenseurs du "mariage traditionnel" étaient révoltés que la cour suprême de Californie ait jugé qu’interdire aux couples de même sexe de se marier était une violation des droits civils des gays et des lesbiennes. Grâce à une aide financière conséquente venue d’autres parties du pays, les opposants à l’ouverture du mariage ont réuni suffisamment de signatures pour demander que la Proposition 8 soit soumise au vote populaire.
Et il est probablement juste de préciser que s’il est clair qu’une vaste de majorité d’électeurs ont fait le déplacement pour Obama, ceux qui venaient voter contre la Proposition 8 étaient juste derrière.

Vers 17h, il n’y avait plus ni café ni sucre, ni biscuits ni crème glacée. Il n’y a pas eu de bousculade pour voter après le travail. Nous étions là, avec nos angoisses de hold-up électoral des républicains, et le bar d’en face pour nous tenir informés. Il n’y avait plus qu’à attendre que la journée se termine.

Exactement une heure après la fermeture des bureaux de vote, la salle paroissiale était vide et nous partîmes chacun de notre côté. L’élection était jouée bien avant que notre bureau de vote ne soit clos. J’ai juste réussi à entendre la toute fin du discours de victoire de Barack Obama en me rendant à La Peña, une salle des fêtes où une foule mélangée et disparate faisait la fête depuis près de deux heures déjà. À l’intérieur, un poste de télévision imposant claironnait les résultats. Dehors, une horde de fêtards heureux s’époumonait et hurlait le nom d’Obama à chaque fois qu’une voiture passait et klaxonnait un air de victoire. Le dernier mot devrait peut-être revenir à Maya Chinchilla, une jeune femme aux cheveux sombres qui se tenait dans la foule devant La Peña, accrochée à son verre et ivre de joie après l’élection. S’exprimant au nom de milliers de jeunes votants, elle exultait: "Je m’éclate! Je n’avais jamais gagné auparavant!"

Tim Kingston

Tim Kingston est grand reporter dans la région de la baie de San Francisco, qui a couvert un peu tous les domaines, de la lutte contre le sida aux dangers de laisser des journalistes jouer avec des munitions. Ses articles et éditoriaux ont été publiés dans le San Francisco Chronicle, la Columbia Journalism Review, le San Jose Mercury News, AlterNet et The Nation, entre autres publications. Il est aussi d’avis que les Américains ont enfin appris à brasser la bière mieux que les Anglais.