"Aujourd’hui aurait pu être une journée de célébration formidable pour
moi. Comme tant d’autres en Amérique, mon cœur pourrait déborder de
joie et de fierté en voyant mon pays saisir enfin la formidable
opportunité qui se présentait à lui: ce moment historique que les
marchands de peur ont tenté de nous empêcher de connaître depuis si
longtemps. Nous sommes tous différents, oui, mais plus encore, nous
sommes tous pareils. Et en nous acceptant mutuellement, nous sommes à
la fois sources d’inspiration et invincibles.

Je ne suis pas Afro-Américaine, mais j’ai écrit des chansons qui sont devenues des hits pour de nombreuses stars noires (Cheryl Lynn, Pebbles, The Fifth Dimension, Lenny Williams (Tower of Power), Robin S., etc.). Je ne suis pas Afro-Américaine mais j’ai co-fondé et assuré la rédaction en chef du premier magazine national pour adolescents noirs, Right On!, qui existe toujours. Je ne suis pas Afro-Américaine, mais j’ai défilé et manifesté pendant toutes les années 60 pour aider une Amérique divisée et en colère à voir l’absurdité qu’il y a à obliger des êtres humains avec une couleur de peau différente vivre des vies moins égales que la sienne.

Alors pourquoi est-ce que je ne me sens pas d’humeur triomphale aujourd’hui?

Je suis une femme homosexuelle qui a épousé celle qui est sa compagne depuis 20 ans en Californie le 24 août dernier. Selon le décompte sur la Proposition 8 (qui modifie la Constitution de Californie afin qu’un mariage ne puisse être qu’entre un homme et une femme), les Oui l’ont emporté (52% contre 47%). Mon mariage n’est plus légal. La joie que j’ai partagée le jour de mon mariage avec la femme que j’aime depuis si longtemps et la famille et les amis que nous aimons et qui nous aiment a été "officiellement" effacée.

De plus, d’autres textes sur les homosexuels ont mal tourné dans deux autres États lors des élections d’hier. On a fait remarqué (à juste titre, je crains) que l’impressionnante mobilisation d’électeurs Afro-Américains pour Barack Obama a sonné le glas pour tous les efforts qui étaient en jeu pour donner des droits égaux aux gays et aux lesbiennes. Pourquoi?

On pourrait penser que les Afro-Américains comprendraient cela intrinsèquement. Même si je ne suis pas personnellement convaincue que la position de Barack Obama contre le mariage des couples de même sexe soit gravée dans le marbre (plutôt calculée pour ne pas se mettre ses électeurs à dos), je reste en revanche bouche bée, abasourdie devant ma télévision en voyant toutes ces personnes pratiquantes qui interrompent leurs célébrations pleines d’énergie pour expliquer que le mariage, c’est pour un homme et une femme… pas deux hommes ou deux femmes. Certains agitent même légèrement la main et mentionnent ces autres possibilités qu’ont les couples gays et lesbiens (partenariats civils).

Pourquoi ne leur vient-il pas à l’esprit que cela ressemble vaguement aux fontaines à boire séparées? Cela me rappelle Colin Powell, debout au milieu d’autres militaires, mettant le président Clinton en garde contre les homos dans l’armée parce que cela allait mettre les soldats non-homos mal à l’aise (Les douches! Les douches!).

Pourtant nous savons tous combien Colin Powell est intelligent et combien il se sentait opprimé sous le président Bush. Alors comment peut-il se montrer amnésique envers l’horrible lutte que les Noirs ont traversée — se battant dans des régiments séparés de leurs "frères blancs" — avant d’être intégrés dans l’armée? Comment a-t-il pu reproduire la même chose à l’encontre de frères gays, bons et forts, qui ne voulaient qu’accomplir leur devoir?

Ma consternation était telle devant le manque de soutien de la part de ces mêmes personnes auquel j’ai apporté le mien, que j’ai foncé dans le tas en 1991, lors d’une interview avec Jesse Jackson alors que j’étais rédactrice en chef de Genre (oui, une fille a été rédactrice en chef de Genre). Je dois reconnaître que Jesse — qui était si incroyablement émouvant hier soir pendant le discours du président élu Obama — a, je l’espère, fait beaucoup de chemin sur la question des droits égaux pour les homosexuels depuis notre entretien il y a 17 ans. Mais à l’époque, il m’avait répondu "Ne comparez votre lutte à la nôtre… vous pouvez vous cacher." Il faisait référence au fait que la couleur de peau a de tous temps rendu les Noirs vulnérables aux préjugés. Eh bien, oui, ai-je tenté, "mais se cacher produit de gros dégâts". Il a reçu le message. Il a vu que se cacher avait aussi ses inconvénients. Mais son malaise à voir les gays se saisir d’une page du mouvement des droits civils — alors même qu’il parlait à quelqu’un qui avait donné son sang, sa sueur et ses larmes pour ce même mouvement — était palpable.

Et maintenant Jesse Jackson et moi avons un nouveau président. Et si les votes avaient été un tout petit peu différents sur la Proposition 8 pour éliminer le mariage des homos en Californie, j’aurais pu être aussi heureuse que Jesse. Mais je suis toujours inégale en droits dans ce pays. Et ma situation n’a pas l’air près d’évoluer à moins que je parvienne à faire changer d’avis ceux qui comme Jesse ont voté pour Barack Obama et dansent et pleurent et bénissent enfin l’Amérique.

On dirait donc qu’il me reste encore beaucoup de travail, qu’il va me falloir défiler et manifester souvent — bien que je l’aie déjà fait pour d’autres et qu’ils ne le fassent pas pour moi. J’imagine que c’est un préjugé à la fois. Ce que je ne comprends pas, d’ailleurs. J’attends plus des êtres humains. Les choses devraient sembler familières. Dire à quelqu’un "je peux me marier mais pas vous" devrait laisser une impression étrange.

Mais d’accord, une fois que ma propre tristesse et ma déception se seront apaisées, je me laisserai aller à célébrer ce prodige qu’est l’élection de Barack Obama! C’est promis."

Judy Wieder

Judy Wieder a été la première femme rédactrice en chef de The Advocate. Elle a aussi été la directrice de la rédaction de Out, The OutTraveler, HIVPlus, et a remporté un Grammy en tant que parolière.

Ce texte a également été publié en anglais par le Huffington Post.

Lire aussi l’appel que lançait Judy Wieder avant le vote.