Ruth saute du toit d’un immeuble, Kari, "la personne qui l’aimait le plus au monde", la suit. Ruth est sauvée par un filet de sécurité, Kari termine sa chute dans les égouts et y gagne un bateau, un rôle de passeur. Parallèlement la vie continue, entre la colocation du Crystal Palace et un job pas toujours réjouissant dans une agence de pub. Kari est le premier roman graphique lesbien d’Inde.

Cover_kari

Lors de sa publication en version originale (en anglais), Kari a été critiqué par certains qui lui reprochaient de contenir trop de mots pour être qualifié de roman graphique. "Les fans de romans graphiques l’ont trouvé trop verbeux, mais les personnes qui ne lisent jamais de romans graphiques ne se sont pas plaintes qu’il y avait trop d’images dans leur livre!", s’amuse Amruta Patil (photo). "Kari contient effectivement plus d’écrit que ce à quoi les lecteurs sont habitués dans les romans graphiques. Mais c’est bon de s’amuser avec un support que l’on aime, contourner les règles, en créer de nouvelles. Ce serait étouffant si l’on devait se contenter de travailler dans les limites de ce qui existe déjà."

L’homosexualité est punie par le code pénal indien, qui, par sa section 377, interdit tout acte sexuel "contre-nature". Alors être queer en Inde aujourd’hui? "Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Pour l’élite urbaine, c’est comme d’être queer en Europe. Pour ceux qui vivent dans des villes plus petites, dans des villages, ou dans des environnements plus conservateurs, cela peut vouloir dire l’ostracisme, voire la mort. Les lois sont excessives, même les législateurs les trouvent idiotes… Mais certaines personnes prennent plaisir à inventer des camisoles de force pour la société."

CONTRE LES ÉTIQUETTES
Les limites, les camisoles, Amruta Patil n’aime visiblement pas ça. Pas plus que les étiquettes. Elle se voit écrivain, illustratrice, en quête de vérité, mais pas lesbienne, pas bisexuelle, pas hétéro non plus. "Je n’aime pas les étiquettes, mais je comprends pourquoi d’autres y tiennent. Lorsque l’on commence à peine à assumer publiquement sa sexualité, les étiquettes apportent un sentiment de reconnaissance et d’appartenance, et l’union fait la force. C’est comme d’être adolescent et d’avoir désespérément envie d’appartenir à un groupe, un désespoir qui disparaît avec l’âge. Ma réticence a être étiquetée aurait pu me nuire professionnellement si j’avais choisi de rester "une femme qui écrit sur la sexualité". J’aspire à un terrain de jeu plus large que mon genre ou ma sexualité. Kari est terminé, à présent il y a d’autres histoires à raconter."

Pour elle peut-être, mais pour nous, Kari est tout neuf. Alors lorsque l’on lui fait remarquer que Kari est très sombre: "Le monde de Kari est sombre, mais pas Kari en tant que personne. Je ne la vois pas comme quelqu’un de dépressif ou de pessimiste. Au contraire, elle trouve beauté, noblesse et vérité jusque dans le morne gris de son environnement." Et elle, est-elle quelqu’un d’heureux? "Je ne suis pas du tout quelqu’un de tourmenté, pas comme une Amy Winehouse ou une Angelina Jolie de la littérature! Je ressemble à une institutrice et je vis comme une ascète!" Une ascète qui a grandi à Goa et fait ses études à Boston, une ascète nourrie à la mythologie et à l’histoire, "Gengis Khan, Bâbur et les Grands Moghols, l’imagerie des anciennes civilisations égyptienne, sumérienne et maya"… "J’aime la voix imposante, comme un rugissement de lion, des épopées. Le genre de voix que l’on trouve parfois dans les œuvres de Gabriel Garcia Marquez, John Kennedy Toole, John Steinbeck et Jeanette Winterson dans ses meilleurs moments. Et je m’intéresse aux modes de vie durables: ne pas dégrader la planète plus que nécessaire. J’aime être à l’extérieur, en dehors des endroits touristiques."

Son côté institutrice s’épanouit aussi dans Mindfields, un magazine trimestriel, qu’elle co-dirige, sur l’éducation. "La nécessité d’éduquer nos millions d’enfants est l’une des priorités majeures de l’Inde. Nous essayons d’apporter aux éducateurs et aux parents d’élèves d’écoles primaires un regard sur l’éducation qui soit pertinent dans le contexte indien, ainsi que des idées sur l’apprentissage venues du monde entier.

UNE RÉSIDENCE À ANGOULÊMEAmruta_patil

Mais Amruta Patil est auteure avant tout. Et reconnue, y compris loin de chez elle. À compter de janvier  2009, elle sera en résidence d’auteur, pendant un an, à la Maison des Auteurs d’Angoulême. "J’ai eu de la chance. L’Alliance française de New Delhi m’a envoyée à Angoulême pour le Festival International de la Bande Dessinée. J’y ai participé aux 24 heures de la bande dessinée. À cette occasion, on m’a suggéré de présenter ma candidature pour une résidence, et j’ai été prise. J’ai l’intention d’y travailler sur mon prochain roman graphique, inspiré de l’épopée historique du Mahabharata. J’espère aussi apprendre à parler français, et voyager un peu, découvrir une partie du monde qui m’est complètement inconnue." En attendant, elle met la dernière main à 1999, un roman "sans images". "Le temps que je le termine, deux-trois images s’y seront sûrement glissées, mais ce n’est pas un roman graphique!"

Judith Silberfeld

Kari, d’Amruta Patil. Traduit de l’anglais (Inde) par Morgane Saysana. Au Diable Vauvert, 118 p., 18 euros.

Le blog d’Amruta Patil.