Le Festival international du film lesbien et féministe de Paris fêtait ses vingt ans le week-end dernier. Rencontre avec Mélanie Perrier de Cineffable, l’association organisatrice de cet événement au succès grandissant.

Cineffable2008En cette fin de matinée automnale, les odeurs de café chaud et de tartes salées se mêlent au travail sonore de Lucie Rocher. Le hall du Trianon, cette mythique salle de spectacle située au pied de la Butte Montmartre à Paris est une fourmilière colorée dans laquelle on discute, on rit, on partage. Entre femmes exclusivement. Car c’est l’un des principes du Festival international du film lesbien et féministe de Paris, qui après avoir connu les joies d’un cinéma de quartier du Ve arrondissement, puis l’"expatriation" en proche banlieue, au Kremlin-Bicêtre, a élu domicile dans ces murs depuis 2002. Cette année, l’aventure se voulait encore plus "globale", et pas uniquement cinématographique. Normal, la manifestation fêtait ses vingt ans. L’occasion de faire le point sur ce rendez-vous unique avec Mélanie Perrier, l’une des organisatrices.

Vingt ans, cela commence à compter. Que de chemin parcouru depuis la toute première édition du Festival…
C’est certain, le Festival a évolué, on n’en est évidemment pas au même point qu’il y a vingt ans. Lorsqu’il a débuté dans un petit cinéma de quartier, La Clef, dans le Quartier Latin, c’était dans une atmosphère très militante. Cela correspondait à l’époque. En fait, pas mal de choses sont parties du Festival du film de femmes de Créteil avec ce constat qu’il n’y avait pas beaucoup, voire pas du tout, de films lesbiens malgré une vraie demande et une vraie production.

Et la demande s’est matérialisée par des chiffres de fréquentation importants.
Oui, ça marche! Nous en sommes à 7000 entrées sur quatre jours et les filles viennent du monde entier. Des États-Unis, de toute l’Europe, et nous avons en outre la chance d’avoir un certain nombre de réalisatrices qui viennent spécialement nous voir. Elles ressortent de là en disant: « mais je n’ai jamais vu ça nulle part, c’est assez incroyable!". C’est une remarque récurrente. Et les Américaines ne sont pas les dernières alors que chez elles, il y a pléthore de festivals. Elles nous disent toutes que cela n’a rien à voir. D’abord, ce sont toujours des festivals gays et lesbiens, très bien au demeurant, mais bon…

La non-mixité du festival, justement, fait souvent parler. Jusqu’à susciter des controverses…
Tous les ans! À l’extérieur et à l’intérieur. Et la plus grande incompréhension ne vient pas forcément des hommes, c’est important de le souligner. L’an dernier, les principales attaques sont venues des femmes. Hétéros, cela va de soi. Encore que! Chez les lesbiennes, nous ne faisons pas non plus l’unanimité, notamment chez les jeunes. Il y a vingt ans, la non-mixité paraissait une évidence parce que la société n’était évidemment pas du tout la même que maintenant; aujourd’hui, même au sein de l’équipe, elle suscite des questions. Mais il est important de rappeler que notre public, même s’il est international, est majoritairement originaire de province. Or l’univers de Paris est quand même particulier, nous sommes assez privilégiées en termes de visibilité, de reconnaissance, de tolérance. Il y a évidemment encore beaucoup de choses à faire, mais moins que dans la Creuse ou dans la Somme… Il est important que ces filles qui, d’année en année, prennent ce rendez-vous, posent des jours de congés, sentent qu’il s’agit d’un moment POUR elles. La nature de ce rendez-vous est beaucoup plus large qu’un simple festival où l’on vient consommer du film. Mais nous continuons en permanence à réfléchir à notre identité.

C’est un type de critique que l’on n’entend jamais au sujet d’événements gays où pourtant, de fait, les filles sont exclues…
Clairement! Mais c’est aussi pour ça qu’on y tient! Dès que les nanas se mettent à faire des choses qui sont spécialement pour elles, on dit que ça fait ghetto, etc. Sauf qu’on oublie de dire que les mecs, même hétéros, font à longueur d’année des choses dont les femmes sont exclues, et ça, ça ne chiffonne personne. Et puis les gays, c’est vrai, ont leur univers et il y a un certain nombre de lieux où, en tant que nana, on comprend bien que l’on n’est pas spécialement appréciée. C’est un fait, pas un jugement de valeur: notre culture, notre approche des choses, sont différentes. C’est bien de ne pas être toujours dans le politiquement correct, d’essayer de replacer les choses dans leur contexte.

Le Festival est organisé par l’association Cineffable. Est-elle toujours autogérée?
Oui. L’association ne dispose que d’une seule subvention, qui, c’est assez symptomatique, a été diminuée de moitié en l’espace de trois ans. Elle continue d’ailleurs à faire beaucoup parler d’elle au sein de la Mairie de Paris… Mais elle ne représente qu’un septième de notre budget donc même sans elle, le Festival ne serait pas totalement en danger. Nous parvenons à vivre sur les recettes de l’événement précédent et sur les quatre tea dance que nous organisons dans l’année. Mais nous ne sommes pas bénéficiaires. C’est encore un équilibre extrêmement précaire.

Cela veut dire que vous ne savez pas ce qu’il adviendra du Festival dans un, deux ou dix ans?
Je ne sais pas ce que nous serons dans dix ans. Mais hors de question d’arrêter! Il y a une demande incroyable, la fréquentation est constamment en hausse, mais je crois qu’il s’agit de commencer à réinventer des choses. Continuer à construire pour répondre aux nouveaux besoins, aux nouvelles demandes.


Propos recueillis par Alice Laroche

www.cineffable.fr

BONUS 5 FILMS DE LA DERNIÈRE ÉDITION DU FESTIVAL COMMENTÉS PAR MÉLANIE PERRIER

Vivere, d’Angelica Maccarone (Allemagne)
"La réalisatrice est une habituée du Festival. Cette fois, il s’agit de trois destins de femmes. C’est riche, dense, pas du tout à l’eau de rose ou plombant. C’est un film allemand mais ce n’est pas du tout Derrick! Il y a un vrai univers qui s’installe."
Voici la bande-annonce:

The Apple d'Emilie Jouvet
The Apple, d’Émilie Jouvet (France)
"Aujourd’hui, il existe une scène porno française de qualité, jeune, avec un propos assez alternatif, qui prône une sexualité visible, publique, comme un moyen d’expression. Ce film avec Wendy Delorme (photo) illustre totalement cela: c’est une œuvre à part entière, loin des films X consternants qui étaient proposés il y a encore quelques années."


A Walk To Beautiful, de Mary Olive Smith (États-Unis)
"C’est un documentaire sur des femmes éthiopiennes. Dit comme cela, ça a l’air pointu, or c’est un film plein d’espoir sur des femmes qui ont été mutilées pendant leur accouchement. On sort des thématiques lesbiennes lambda, on est sur des choses plus larges: des destins de femmes, leur émancipation, la construction de leur autonomie… Et puis c’est un film qui vient d’un pays qui n’est pas très visible, et pour nous, c’est très important."
Voici la bande-annonce:



It’s Still Elementary, de Debra Chasnoff (États-Unis)

"Il s’agit d’un retour sur le documentaire It’s Elementary qui traitait de la manière de parler de l’homosexualité à l’école. Dans cette deuxième partie, on voit bien qu’il est "encore élémentaire" de le faire et qu’il y a encore du boulot dans ce domaine… On comprend que ce n’est pas une question qui se résout à coup d’affiches dans les écoles. C’est un petit peu plus compliqué que ça."
Voici un extrait:


Jeunes filles en uniformes de Léontine Sagan
Jeunes filles en uniformes, de Léontine Sagan (Allemagne)

"ll s’agit de la version originale, celle de 1931, et non du remake de 1958 avec Romy Schneider et Lili Palmer. C’est drôle de voir ça. C’est notre clin d’œil anniversaire, un vrai tour de force d’être parvenues à le retrouver, car c’est en quelque sorte le premier film lesbien."